François Cluzet, un homme (très) sensible

vendredi 27 janvier 2012


Qu'est-ce qui pousse quelqu'un à devenir acteur ? En général, au choix, l'envie de raconter des histoires, de s'oublier dans la peau d'un autre, d'incarner le désir d'un réalisateur ou d'un metteur en scène, le besoin d'être aimé, reconnu...

François Cluzet, c'est pour avoir le droit de pleurer.

Son interview dans le Télérama de la semaine dernière m'a touchée. On ne s'attend pas à ce que l'interview d'un people vous mette la larme à l'oeil, hein ! François Cluzet y est parvenu, avec ses fêlures, sa franchise, et le désespoir qui affleure, malgré le succès et la maturité (il a 56 ans). 

Son goût pour les rôles difficiles, complexes, les personnages tourmentés* ?

"Il y a un vrai plaisir à incarner les dingues, les caractériels, je les comprenais. Tellement de choses m'ont manqué à moi aussi. L'amour, surtout, l'insouciance de l'enfance. A moins que ce soit devenu ma force ? Je ne reproche rien à mon père, rien à ma mère : ils ont fait ce qu'ils ont pu avec ce qu'ils étaient. Pourtant, seul ce métier m'a tout donné. Ce n'était pas gagné, pendant des années je suis resté un tombereau de larmes condamné au silence..."

Abandonné par sa mère à l'âge de 8 ans, il est élevé par son père. "Mon père nous interdisait de pleurer, à mon frère et moi, et d'évoquer jusqu'au nom de notre mère qui nous avait brutalement quittés pour un autre (...). Désespéré, dépressif, il nous a alors mené la vie dure pour l'apitoyer et la faire revenir. Il avait un petit commerce de journaux ; pendant des années, il nous les a fait livrer avant l'école, sans petit déjeuner".

Le déclic a lieu lors d'une représentation de "l'Homme de la Manche" avec Jacques Brel, quand il a 11 ans. "Quand je l'ai vu pleurer en scène, je me suis dit : "le pauvre, qu'est-ce que ses parents vont lui passer !" puis, quand il a été applaudi par une salle debout, j'ai compris que certains avaient le droit de pleurer - ce qui me manquait tellement ! - et qu'on les ovationnait pour ça. Ma décision était prise : je serai vedette. Chanteur. Comédien, lorsque je me suis rendu compte que j'étais incapable d'écrire une chanson..."

Il y parvient, avec le succès que l'on sait. Mais ses vieux démons ne sont jamais loin : l'alcool pendant de longues années, la difficulté d'aimer ("Aujourd'hui encore, je ne peux vivre sans être amoureux... J'ai même tendance à fuir dès que j'aime moins. Ça pue trop la mort, sinon"). 

Apaisé, aujourd'hui ? "Quand je me suis arrêté (de boire ndlr), je suis soudain devenu timide, quasi muet pendant plus d'un an. Je ne savais plus vivre. Il a fallu recommencer. Retrouver ce goût d'être vedette. Je le suis avec "Intouchables". Mieux, je lis la gratitude dans le regard des gens. J'ai réalisé mon rêve : je suis aimé. Je découvre ce qu'être heureux veut dire. Mais j'ai peur de tomber du tapis volant".

Difficile en effet de ne pas penser que ce bonheur est bien fragile s'il dépend ainsi du succès et de la reconnaissance... Ou plus généralement, du regard des autres. Gérard Depardieu ne lui a-t-il pas dit, un jour, "T'es comme moi, on s'aime pas" **?

Il faut parfois toute une vie pour apprendre à s'aimer, quand on y parvient...

Ça y est, je vous ai plombé votre journée. Désolée. Sur cette note résolument optimiste (!), je vous dit à bientôt !

*Liste non exhaustive : "Le dernier pour la route" de Philippe Godeau (2009), "A l'origine" de Xavier Giannoli (2009), "Je suis un assassin" de Thomas Vincent (2004), "Fin août, début septembre" d'Olivier Assayas (1999), "L'Examen de minuit" de Danièle Dubroux (1998), "L'enfer" de Claude Chabrol (1994).

** C'est une citation de l'interview.

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Photo : Jean-François Robert

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